5 Décembre – La bataille de Vienne de 1683 et le Kosovo

Y a-t-il un lien entre le prince Jean III Sobieski, Stanley Kubrick et les accords de normalisation économique entre le Kosovo et la Serbie du 4 septembre 2020 ? Prima facie, aucun. Mais les apparences sont parfois trompeuses.

C’est Charles Leben qui, comme souvent au cours de sa vie, va nous mettre sur le chemin. Notre regretté directeur rappelait dans la préface d’un ouvrage paru en 2018 que : “Le droit international, comme tout droit, est aussi et bien évidemment, une affaire de pouvoir et de rapport de forces. Il est donc normal qu’il se modifie lorsque celui-ci change”. Ce principe, précisait-il, est une “loi d’airain” du droit international. Nous allons chercher ici à le voir en pratique.

Le rapport de forces est d’abord et avant tout militaire et le pouvoir s’est généralement, et jusqu’à il y a peu, attaché à la religion. La situation dans les Balkans est née de la reconquête des territoires pris par l’expansion ottomane en Europe au cours des XIVe au XVIIe siècles. Alors que les Nations européennes sortaient de la Guerre de 30 ans (ou de 80 ans, selon) et posaient les bases du jus publicum Europaeum, bases qui devaient par la suite s’étendre au Monde avec la colonisation, l’avancée du Sultan aurait pu changer la donne. Le rapport de force se modifie en 1683. Une nouvelle guerre austro-turque débutait et les armées de Mehmed IV, dirigées par Kara Mustafa, étaient aux portes de Vienne pour la seconde (et dernière) fois en trois siècles. Notons incidemment que la guerre produit parfois de bonnes choses : lors de ce siège, Adam Spiel inventa le croissant.

Préfigurant le défilé Louis Vuitton printemps-été 2014 au Louvre avec leurs ailes à plumes, les cavaliers du prince Jean III Sobieski vinrent briser le blocus. Cette victoire redonna une unité à la chrétienté, sorte d’ONU régionale de l’époque, et permis à Innocent XI, son secrétaire général, de mettre en place une coalition appelée Societas offensivi et defensivi belli (ou Sainte-Ligue) afin de faire face à cette menace contre la paix et la sécurité européenne. L’empire ottoman a dès lors commencé à reculer en Europe. Le traité de Karlowitz de 1699 mit fin à la guerre et attribua la Slavonie catholique (Croatie et Slovénie actuelles) à l’empire austro-hongrois.

(A gauche : défilé Black Swan, Louis Vuitton, Marc Jacobs, 2014 ; à droite :« Atak Husarii » (La charge des Hussards) Stanislaw Kaczor-Batowski, 1895)

Un siècle plus tard, les serbes se soulevaient par deux fois, poussé par le fondateur de la futur dynastie du royaume Yougoslave : Karageorges (Georges le noir). Malgré des répressions ottomanes violentes, la Serbie acquit en 1816 un statut autonome. Sensible à la cause, Lamartine écrivait dans son “Voyage en Orient” publié en 1835 : “La Serbie, où nous allions entrer, est maintenant libre, et c’est un chant de liberté et de gloire que le vent des montagnes faisait rendre à la tour des Serviens morts pour leur pays”. Du fait du lien slave et orthodoxe, la Russie garantit l’indépendance du pays.

Le Congrès de Berlin de 1878 eut pour cette région deux conséquences importantes : d’abord, la reconnaissance de l’indépendance formelle (article 35) et des frontières (article 36) de la Serbie suite à la guerre russo-turque de 1876-77. Cette fois, c’est Victor Hugo qui prit partie en 1876, suite à de nouvelles répressions, avec “Pour la Serbie”. Enfin, la Bosnie et l’Herzégovie tout comme le Vilayet de Kosovo, devinrent de facto cédés à l’empire austro-hongrois, mais restèrent sous souveraineté ottomane (article 25), ensemble essentiellement musulman. La Sublime Porte reconnut également l’indépendance du Monténégro orthodoxe (article 26).

La chute des empires en 1918 fut l’occasion pour les différentes entités de la région de s’unir. Avec la déclaration de Corfou du 20 juillet 1917 le comité Yougoslave proposa la création d’un royaume des serbes, des croates et des slovènes afin de garantir “leur indépendance nationale” et de former “un rempart puissant contre la pression des Allemands”. Le projet fut soutenu par la France et la Grande-Bretagne et le nouveau pays naquit en 1918 et devint royaume de Yougoslavie en 1929. Le premier roi du royaume, Alexandre l’Unificateur, fut assassiné le 9 octobre 1934 en arrivant sur le port de Marseille. De passage sur sa tombe à Topola, Rebecca West relatait cette phrase d’un des gardiens : “Lorsque notre roi se rendit en voyage officiel en Bulgarie, nous célébrâmes la messe dans cette église nuit et jour durant trois jours qu’il passa à Sofia, et bien qu’il y ait beaucoup de bulgares qui nous haïssent et qui ont le cœur méchant, il ne lui est rien arrivé, et il nous en est revenu sain et sauf. Mais que Dieu nous pardonne, quand il est parti en France, nous n’avons pas célébré la messe pour lui, car nous croyions qu’il était parmi des amis”. Avec l’invasion allemande en 1941 apparurent les premières tensions franches entre les différentes communautés et le royaume fut le théâtre de nombreux massacres. Mais Tito et l’établissement de la République fédérative socialiste de Yougoslavie continrent cet ensemble jusque dans les années 1980.

L’esprit de l’internationaliste trouve dans ce bref résumé historique l’ébauche de nombreuses figures familières : droit à l’autodétermination, condamnation des crimes de guerre et contre l’Humanité, déclaration d’indépendance, reconnaissance d’État, souveraineté et ingérence, mécanisme de défense collective. L’ex-Yougoslavie semble être, malgré elle, un laboratoire du droit international. Les années 1990 à 2010 donnent malheureusement l’impression d’un déjà-vu et le droit international pourra préciser certaines notions : déclaration d’indépendance (en 1991 pour la Croatie, la Slovénie et la Macédoine, en 2006 pour le Monténégro et en 2008 pour le Kosovo avec l’avis de la CIJ sur la conformité au droit international de la déclaration unilatérale d’indépendance relative au Kosovo du 22 juillet 2010), succession au sein d’une organisation internationale (Résolution 777 du Conseil de sécurité, 1992), création d’un tribunal pénal international (Résolution 827 du Conseil de sécurité, 1993), intervention humanitaire (controversée) de l’OTAN (1999).

La Yougoslavie n’est plus. Des États indépendants sont nés. Est-ce pour autant la fin ou, reprenant ironiquement Horace, doit-on s’attendre à un bis repetita placent ? Einstein disait : « La folie, c’est de faire toujours la même chose et de s’attendre à un résultat différent ». A-t-on réellement innové ? Il faut relever l’intégration inédite de la CEDH à la Constitution de Bosnie. Mais est-il possible que le rapport de force et le pouvoir se stabilisent ainsi ?

Rêvons. La réponse à ces questions débute peut-être, et une nouvelle fois, à Vienne. L’autrichien Arthur Schnitzler écrit en 1925 un feuilleton publié sous forme de nouvelle en 1926 avec pour titre “Traumnovelle” (La nouvelle rêvée). En 1999, Stanley Kubrick (apprécié de la récré) reprend l’histoire mais déplace l’action de Vienne à New-York et enlève les références religieuses de l’oeuvre pour en faire son dernier film, dans lequel apparait Leelee Sobieski, descendante du prince polonais. Ce fut le 2e plus grand succès commercial du réalisateur.

(Washington, le 4 novembre 2020, personnes assises de gauche à droite : Aleksandar Vučić, Président de la Serbie, Donald Trump, Président américain, Avdullah Hoti, Premier Ministre du Kosovo)

La même méthode a été appliquée pour les accords de normalisation économique entre le Kosovo et la Serbie. La signature a eu lieu à Washington, le 4 novembre 2020, entre le Premier Ministre du Kosovo Avdullah Hoti et le Président de la Serbie Aleksandar Vučić, avec le président américain Donald Trump. Essentiellement économique, la liberté de religion y est également affirmée et plusieurs entorses aux dogmes sont demandées (reconnaissance d’Israël et déplacement d’ambassade à Jérusalem, dépénalisation de l’homosexualité). Sur la morale, eyes wide shut. L’essentiel, dans une relation, c’est un dialogue honnête sur ses vices.

En soi, le libéralisme n’est-il pas une nouvelle religion ? (religio : lier les gens par des pratiques communes, e.g. Netflix & Chill). D’ailleurs, de chrétienne-démocrate par ses pères fondateurs, l’Union Européenne a forgé sa réussite sur cette idée libérale. Le citoyen européen a avant tout des droits économiques (C. Chaux, L’Européen, un étranger pas comme les autres ? (Pierre Duclos), Grandes pages du droit international, vol. 6, 2020, pp. 61-88). Et de grand prince sacré, Sobieski est aujourd’hui connu comme produit de supermarché.

C-M.M

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