15 Décembre – The Great Escape, Vol.2 : Grotius et Carlos Ghosn

Claes Jansz. Visscher, Huys te lovensteyn, 1619.
(The British Museum ; nº 1872,0113.365)

Comment échapper à la justice ? Voici une drôle de question pour un juriste. Et pourtant, cette question a traversé l’esprit d’innombrables individus depuis toujours, notamment celui des protagonistes de la présente note : Hugo de Groot (Grotius) et Carlos Ghosn.

Dans une existence par nature éphémère, rares sont les individus qui parviennent à graver leur nom dans l’histoire. Kent, dans Le roi Lear, disait « It is the stars; The stars above us, govern our conditions ». Si cette affirmation était vraie, on pourrait alors dire que toutes les étoiles se sont alignées pour Grotius, ce juriste hollandais qui a réussi à marquer les pages de l’histoire ; en tout cas celles du droit international.

Largement plus médiatisé, nombreux seront sans doute plus familiers avec la figure de Carlos Ghosn, l’entrepreneur brésilien qui était à la tête de la grande alliance automobile Renault-Nissan-Mitsubishi. Si celui-ci n’intégrera pas le Panthéon des internationalistes – n’en étant pas un – il est bien connu de la presse internationale et des États les plus puissants, et occupe de toute évidence une place essentielle dans l’actualité diplomatique.

On constate aisément que nos deux personnages n’ont pas grand-chose en commun de prime abord : ils n’appartiennent pas à la même époque, ni au même pays, ni au même domaine d’activité. Et pourtant, un épisode très particulier de leurs vies les unit : une fuite spectaculaire de la justice, digne des meilleurs films d’action.

À l’origine de l’arrestation de Grotius, un différend entre deux courants protestants aux Pays-Bas. D’une part les Remonstrants, suivant le théologien Jacob Arminius (Jacob Hermanszoon), défenseur d’une vision plus libérale. D’autre part, les Contre-remonstrants, partisans de Franciscus Gomarus (François Gomær) qui prônait pour sa part un calvinisme strict.

Les tensions ne cessèrent de s’intensifier entre eux jusqu’à en arriver aux émeutes en 1617. Finalement, par décision du Synode de Dordrecht (1618), l’arminianisme fut interdit et condamné. Tous les membres remonstrants des sept Provinces-Unies furent arrêtés et jugés. Certains furent condamnés à mort et d’autres, dont Grotius, à l’emprisonnement perpétuel.

Mais le membre du select groupe des « Pères du droit international » réussit, avec une ingéniosité surprenante, à s’évader de la prison à travers une manœuvre sans doute bien connue des internationalistes : se cachant dans une malle

Il mit en place une stratégie avec l’aide de sa femme, Maria van Reigersberch, qui, dit-on, serait à l’origine de l’idée. Se faisant livrer régulièrement des ouvrages pour l’une des rares activités qui lui étaient autorisées, la lecture, Grotius profita d’une livraison pour se glisser dans la malle contenant lesdits livres. En effet, à mesure que le séjour de Grotius en prison s’allongeait, les gardes commencèrent à prendre confiance et à ne plus vérifier systématiquement le contenu des malles qui lui étaient adressées. Grâce à cet écart de conduite, Grotius réussit, le 22 mars 1621, à quitter à prison de Lovensteyn dans sa malle, et se cacha en France, rejoint plus tard par sa femme et ses enfants (voyez le dessin ci-dessous).

Cet épisode surréaliste est, à quelques détails près, quasiment identique à celui vécu par Carlos Ghosn il y a tout juste un an. Loin cette fois-ci de la spiritualité et de la théologie, ses difficultés avec la justice est fondée, notamment, sur d’éventuels délits d’abus de biens sociaux, de malversations financières et de dissimulation de revenus.

Arrêté à Tokyo et assigné à résidence par les autorités japonaises en 2018, il a réussi à quitter le Japon et atteindre le Liban…caché dans une malle ! C’est en tout cas l’hypothèse privilégiée par les enquêteurs japonais, à défaut de confirmation de M. Ghosn, qui s’est refusé catégoriquement à donner des détails. D’après les médias, il s’agirait d’une grande caisse noire habituellement utilisée pour garder et transporter du matériel audio, percée au fond pour permettre au fugitif de respirer pendant le trajet.

Le dénouement de cette aventure est incertain, contrairement à celle de Grotius. Les seules informations actuellement disponibles sont le mandat d’arrêt international à l’encontre de M. Ghosn, et l’absence de traité d’extradition entre le Liban et le Japon, qui complexifie les choses. Au surplus, depuis à peine quelques jours il faut rajouter à ces problèmes juridiques une enquête menée par le fisc français en raison de l’établissement de sa résidence fiscale aux Pays-Bas en 2012.

Ghosn aurait-il pris exemple du plus que célèbre juriste néerlandais ? Qui sait. Mais ne nous privons pas de songer et imaginons Carlos Ghosn enfermé, comme Grotius cherchant à s’évader par quelques lectures, et ayant appris à l’occasion la célèbre anecdote que nous partageons aujourd’hui avec vous.

Meritxell Castaño

Avis au curieux, voilà une bande dessinée qui raconte le périple de Carlos Ghos… Grotius !

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